Tsundoku

La bibliothèque de David Bowie

Dans le cadre de l’exposition hommage à David Bowie, celui-ci a confié des exemplaires et une liste des livres qu’il avait le plus lus. Grand lecteur, David Bowie avait même répondu à la question « Qu’est ce que le bonheur? » par ces deux mots passionnés : « La lecture. ».

Voici quelques uns des livres préférés du Thin White Duke, à découvrir et explorer en musique :

 

1- Black Boy de Richard Wright  (1945)

2- The street d’Ann Petry (1946) ( non traduit en français )

3- 1984 de George Orwell (1949)

4- Lolita de Nabokov (1955)

5- L’Homme en dehors  de Colin Wilson (1956)

6- Une Tombe pour un Dauphin ( A Grave for a Dolphin) de Alberto Denti di Pirajno (1956) ( non traduit en français )

7- Les Chemins de la Haute-Ville de John Braine (1957)

8- La Persuasion clandestine de  Vance Packard (1957)

9- Sur la Route de Jack Kerouac (1957)

10- Le Guépard de Giuseppe di Lampedusa (1958)

11- Billy Liar  de Keith Waterhouse (1959) (non traduit )

12- Tous les chevaux de l’Empereur ( All the Emperor’s Horses)  de David Kidd (1960)( non traduit )

13- Le Moi Divisé de R.D Laing (1960)

14- Strange People de Frank Edwards (1961) ( non traduit )

15- Silence : Discours et Ecrits de John Cage (1961)

16- La vision sans tête de Douglas Harding (1961)

17- Private eye ( magazine ) (1961-)

18- Les Belles Années de Melle Brodie de Muriel Spark (1961)

19- Dans le ventre de la Baleine et autres essais de George Orwell (1962)

20- Orange Mécanique d’Anthony Burgess (1962)

21- La prochaine fois, le feu de James Baldwin (1963)

22- Le Marin rejeté par la Mer de  Yukio Mishima (1963)

23-  The American Way of Death de Jessica Mitford (1963) (non traduit )

24- Puckoon de Spike Milligan (1963) (non traduit)

25- Herzog de Saul Bellow (1964)

26- City of Night de John Rechy (1965) (non traduit)

27- De Sang Froid de Truman Capote ( 1965)

28- Last Exit to Brooklyn de Hubert selby Jr (1966)

29- Le Vertige de  Evguenia Guinzbourg (1967)

30- Le Maitre et Marguerite de Mikhail Boulgakov (1967)

31- Awopbopaloobop Awopbopaloobop : the Golden Age of Rock de Nik Cohn (1968) (non traduit)

32- Christa T de Christa Wolf

33- The Sound of the City : The Rise of Rock and Roll par Charlie Gillett (1970) (non traduit)

34- Octobriana and the Russian Underground de Peter Sadecky (1971) (non traduit)

35- Dans le Château de Barbe Bleue de George Steiner (1971)

36- Before the Deluge : A Portrait of Berlin in the 1920s de Otto Friedrich (1972) (non traduit)

37- Selected Poems de  Frank O’Hara (1974) (non traduit)

38- Mystery Train de Greil Marcus (1975)

39- Tales of Beatnik Glory de Ed Sanders (1975)

40-  La naissance de la conscience dans l’effondrement de l’esprit de Julian Jaynes (1976)

41- Writers at Work : The Paris Review Interviews par Malcolm Cowley (1977) (non traduit)

42- In Between the Sheets de  Ian McEwan (1978) ( non traduit)

43- Metropolitan Life de Fran Lebowitz (1978) (non traduit)

44- Les Evangiles secrets de  Elaine Pagels (1979)

45- Viz ( magazine) (1979- ) (non traduit)

46- Raw, ( magazine) (1980-1991)

47- Les Puissances des Ténèbres d’ Anthony Burgess (1980)

4!- le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler (1980)

42- Entretiens avec Francis Bacon de David Sylvester (1980)

43- La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole (1980)

44- Une Histoire populaire américaine  d’Howard Zinn (1980)

45- The Life and Times of Little Richard de Charles White (1984) ( non traduit)

46- Le Perroquet de Flaubert de Julian Barnes (1984)

47- Bruits de fond de Don DeLillo (1984)

48- Money, Money de Martin Amis (1984)

49- Des Nuits au Cirque d’Angela Carter (1984)

50- Nowhere to Run : The Story of Soul Music de Gerri Hirshey (1984)

51- Hawksmoor de Peter Ackroyd (1985) (non traduit)

52- Le Chant des Pistes de Bruce Chatwin (1986)

53- Sweet soul music : Rhythm & Blues et rêve sudiste de liberté de Peter Guralnick (1986)

54- David Bomberg de Richard Cork (1988) (non traduit)

56- Sexual Personae: Art and Decadence from Nefertiti to Emily Dickinson de Camille Paglia (1990) (non traduit)

57-Beyond the Brillo Box: The Visual Arts in Post-Historical Perspective de Arthur C.Danto (1992) (non traduit)

58- Kafka Was the Rage : A Greenwich Village memoir de Anatole Broyard (1993) (non traduit)

59- The Bird Artist de Howard Norman (1994)(non traduit)

60- Des Garçons épatants de  Michael Chabon (1995)

61- Le Traumatisme de  Rupert Thomson (1996)

62- La Révolution russe. 1891-1924 : la tragédie d’un peuplede Orlando Figes (1997)

63- Mr Wilson’s Cabinet of Wonder de Lawrence Weschler (1997) (non traduit)

64- Les Crimes de Monsieur Kissinger de  Christopher Hitchens (2001)

65- Du bout des doigts de  Sarah Waters (2002)

66- Teenage : The Creation of Youth Culture de Jon Savage (2007)(non traduit)

67-The Coast of Utopia de Tom Stoppard (2007) (non traduit)

68- La Brève et Merveilleuse Vie d’Oscar Waode Junot Diaz (2007)

69- The Age of American Unreason de Susan Jacoby (2008) (non traduit)

 

 

 

 

(Remerciements à @Brainpickings et son travail incroyable )

 

 

 

 

 

 

De Charlie Hebdo à #Charlie de Jane Weston Vauclair et David Vauclair

Nous sommes le 11 janvier. Il y a un an de cela, nombre d’entre nous convergeaient à cette heure vers la place de la République, comme nous le faisions depuis 4 jours, pour manifester ensemble la première phase de notre deuil, le choc. Des barbus enfoncés dans leur haine d’un autre âge comme des fémurs dans la banlieue de Wercoyans avaient le 7 janvier, abattus des dessinateurs qui avaient le rire bête et méchant, des policiers courageux, et des clients juifs d’une épicerie : des français libres et vivants en paix.

 

Pour commémorer la douleur de cet évènement, pour ne jamais dépasser la phase de la colère légitime qu’ a créée cette tragédie, et pour mieux comprendre ce qu’il advient, il nous a semblé plus utile de planter du savoir qu’un arbre. Aussi, nous avons lu un des essais qui nous semblait le plus pédagogique sur le sujet : De Charlie Hebdo à #Charlie, de nos amis (full disclosure) Jane Weston Vauclair et David Vauclair.

 

 

Jane Weston Vauclair est docteur en Histoire Culturelle et sa thèse traite de «L’humour bête et méchant dans Hara Kiri et Charlie Hebdo» et nous avions déjà eu le plaisir de la faire intervenir sur le rire et le web pour le cycle « Eclairages pour le XXI° siècle» que nous tenions à la BPI. David Vauclair est un spécialiste de géopolitique qui a le sens de l’humour comme vous le savez en lisant ses chroniques ici et , ce qui permet à cet essai de prendre en compte les contextes politiques internationaux. Bref, ce sont des jeunes gens légitimes et intelligents.

 

D’abord louons la clarté pédagogique de ce livre. Divisé en trois parties : Enjeux, Histoire et Perspectives, il « fait le point» sur la réalité historique de Charlie Hebdo et le phénomène  #Charlie. Chaque partie se termine d’ailleurs par un résumé « Faisons le point» qui est le bienvenu. Les encarts informatifs sont riches et précis. Nous avons particulièrement apprécié par exemple l’utilisation de l’expression «monde arabo-persan» qui recouvre bien plus précisément une réalité que le globalisant «monde musulman» habituel.

Si #Charlie est devenu un rappel de l’attachement à la liberté d’expression, Charlie Hebdo a été ce journal que peu lisaient, mais auxquels ils étaient fidèles et qui faisait rire en désacralisant la bêtise, toutes les bêtises et notamment celle du cléricalisme et donc des religions. Le journal créé par Cavanna et Choron est l’héritier des 137 publications qui existaient au début du siècle dernier qui traitaient par la satire ce sujet.  Si une ligne éditoriale devait le définir cela serait celle de l’humanisme, comme le rappelle Stéphane Mazurier cité dans cet essai, et défini ainsi :

 

«(L’humanisme)  se fonde sur le refus catégorique de la violence, qu’elle soit guerrière, policière, judiciaire, ou même exercée sur des animaux. Un humanisme qui se fonde sur la défense des libertés individuelles : le droit de s’exprimer, au travers de la presse comme au travers d’une manifestation, le droit à disposer de son corps, le droit aussi de dénoncer les instruments d’aliénation que seraient la publicité ou les religions. Un humanisme qui se fonde, enfin, sur un idéal démocratique et républicain, et donc sur la critique de la monarchie présidentielle et de la confiscation du pouvoir par un clan, ainsi que sur la défense de la laîcité

 

Ce journal était fait par des personnalités, Cavanna et Choron, avec Reiser, Siné et tant d’autres et déjà Cabu, avec lequel nous avons tous grandi, Wolinski, Honoré, puis Charb, Tignous, Riss, Luz, Coco et tout ceux comme Bernard Maris ou Elsa Cayat qui partageaient cette vision du journal qu’exprimait Charb :

 

«Fils de mai 68, de la liberté, de l’insolence, et de personnalités aussi clairement situées que Cavanna, Cabu, Wolinski, Reiser, Gébé, Delfeil de Ton (…) il aura aidé ) former l’esprit critique d’une génération. En se moquant certes des pouvoirs et des puissants. En riant, et parfois à gorge déployée, des malheurs du monde, mais toujours, toujours, toujours en défendant la personne humaine et les valeurs universelles qui lui sont associées.» 

 

 

Vous saurez tout sur l’esprit Charlie, sur les personnalités qui le composaient, mais aussi sur le contexte, les soutiens, les opposants, le pourquoi du comment, l’aniconisme dans le Coran, les racines et perspectives de ce nouveau terrorisme. Nous le conseillons même aux professeurs qui voudraient faire un cours sur le sujet.

Et quand vous aurez fini, vous irez acheter des BD, celles de ces dessinateurs qui a l’insu de leur plein gré et pourtant conscients de leur devoir ont vu  leurs «droits de l’homme s’effacer devant les droits de l’asticot».

 

Chronique d’Abeline Majorel

 

De Charlie Hebdo à #Charlie

Jane Weston Vauclair et David Vauclair

Eyrolles 

 

La peur des barbares, au-delà du choc des civilisations de Tzvetan Todorov

Tzvetan Todorov, philosophe et historien, cherche dans cet essai à dépasser la théorie qui fait florès  de choc des civilisations, posée par Huntington. Culture, civilisation, barbarie et identité collective, il explore toutes ces notions, s’appuyant sur l’histoire européenne, pour nous donner à penser.
Posant la démocratisation révolutionnaires des communications et des armes destructives comme une nouvelle donne de notre monde, Tzvetan Todorov se penche sur la juxtapositions de contrastes  où l’archaïque côtoie l’ultra-moderne et les tremblements dans les sociétés que cela produit. Pour mieux l’appréhender, il entame son essai par une classification des états selon ce que Montesquieu appelait « leur principe de gouvernement » c’est à dire leur passion dominante. Il complète ainsi une typologie posée par Dominique Moïsi :
– le premier groupe est les pays de l’appétit , » ceux dont la population a souvent le sentiment que pour des raisons diverses, elle a été tenu à l’écart de la répartition des richesses, aujourd’hui leur tour est venu ». Dans ce groupe il classe le Japon, le Sud-Est asiatique, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud
– le deuxième groupe est celui du ressentiment.  » Cette attitude résulte d’une humiliation, réelle ou imaginaire, qui leur serait infligée par les pays les plus riches et les plus puissants ». Dans cette catégorie, il classe les pays dont la population est majoritairement musulmane mais aussi quelques pays asiatiques comme la Corée du Nord .
– le troisième groupe est celui de la peur. Ce sont les pays de l’Occident.
– le quatrième groupe, plus dispersé est celui de l’indécision :  » groupe résiduel dont les membres risquent de passer un jour sous l’emprise de l’appétit comme du ressentiment mais qui restent encore extérieurs à ces passions. »
« La thèse (…) peut se résumer en quelques mots. Les pays occidentaux ont pleinement le droit de se défendre contre toute agression et toute atteinte aux valeurs sur lesquelles ils ont choisi de fonder leur régime démocratiques.Ils ont notamment à combattre avec fermeté toute menace terroriste et toute forme de violence. Ils ont intérêt cependant à ne pas se laisser entrainer dans une réaction disproportionnée, excessive et abusive, car elle produirait des résultats contraires à ceux que l’on escompte. » Car  » la peur des barbares est ce qui risque de nous rendre barbares.« 
Tzvetan Todorov examine alors les raisons des amalgames fâcheux menant à l’islamophobie dans nos sociétés, et notamment notre intolérance pour des ressortissants qui accordent à la religion dans leur organisation sociale une place que les démocraties libérales ont depuis longtemps abandonné.
« Renoncer à l’intolérance ne signifie pas qu’il faille tolérer tout. Pour être crédible , un appel à la tolérance doit partir d’un consensus intransigeant sur ce qui dans une société est considéré comme intolérable. Ce sont en général les lois du pays qui définissent ce socle…. L’interprétation des conflits politiques et sociaux en termes de religion ou de culture ( ou encore de race ) est à la fois fausse et nocive : elle envenime les conflits au lieu de les apaiser. La loi doit l’emporter sur la coutume quand les deux s’opposent. » 
Après avoir mis dos à dos universalisme et relativisme dans leur nécessaire incomplétude à saisir le monde, Todorov se penche sur la notion de Barbarie  Dépassant la simple traduction du mot grec, il pose un ensemble de caractéristiques convergentes pour définir la barbarie :
– la transgression des lois les plus fondamentales de la vie commune, avec comme point de départ la difficulté à mettre à distance la relation parentale
– la rupture du lien d’humanité entre eux et les autres hommes
– l’absence de prise en compte du regard de l autre.

 

« Les barbares sont ceux qui ne reconnaissent pas que les autres sont des êtres humains comme eux, 
mais les considèrent comme assimilables aux animaux en les consommant ou les jugent incapables de raisonner et donc de négocier ( ils préfèrent se battre) , indignes de vivre libres ( ils restent sujet d’un tyran, ils fréquentent leurs seuls parents de sang et ignorent la vide la cité régie par des lois communes » dit- il en s’appuyant sur Euripide et Straton. Il explore ici les oppositions traditionnelles grecq
ues qui faisaient du barbare celui qui ne maitrisait pas le LOGOS c’est à dire à la fois la langue et la raison, d’où l’extension métonymique de la définition du mot barbare.
Mais comme Terence avant lui (  » Tout ce qui est huma
in ne m’est pas étranger « ) et pour faire suite aux travaux d’Hannah Arendth sur la culture et la barbarie, Todorov cite Romain Gary pour étendre cette notion à chaque individu, autant qu’à chaque nation, élargissant la réflexion puisque ne rejetant pas cette dernière dans l’inhumanité :
 » Ce côté inhumain fait partie de l’humain. Tant qu’on ne reconnaitra pas que l’inhumanité est chose humaine, on restera dans le mensonge pieux. » dit Ro
main Gary dans sa fabuleuse ode à la liberté que sont ‘ » Les cerfs-volants« .
Le contraire de la barbarie serait donc la civilisation. On posera donc que l’être civilisé, en tout temps et en tout lieu est celui qui se reconnaitre dans l’altérité sa propre humanité. La civilisation est ce que kant a pu appelé le  » sens commun » ou la « pensée élargie » c’est à dire la capacité de porter des jugements qui tiennent compte des représentations propres aux autres hommes, sans verser dans une vision ethnocentrée ou égocentrée. La civilisation est un but vers lequel tendre tandis que la barbarie est l’enfer dont nous devons échapper.
Mais encore faut -il s’entendre sur les formes et les chemins que prennent la civilisation. Pour Todorov, le plus court chemin est de ne pas céder à l’enfermement rassurant sur soi, propre aux sociétés les plus reculées de notre histoire, et donc de poser un regard distancié et critique sur soi comme sur les autres. Le deuxième moyen est l’égalité devant la loi :
 » L’Etat libéral est plus civilisé que la tyrannie, car il assure la même liberté pour tous : la démocratie est plus civilisée que l’Ancien Régime, mais aussi que tout Etat ethnique (…) Pour la même raison, la magie est plus barbare que la science : l’une implique une différence irréductible entre celui qui sait et celui qui ne sait pas, l’autre procède par observations et raisonnements qui n’ont rien de secret et que chacun peut accomplir à son tour. « 
Pourtant mis au pluriel , le mot CIVILISATION cesse d’être aussi simple et éthéré à définir puisque devenant séculier et temporel : « les civilisations ne correspondent plus à une catégorie morale et intellectuelle atemporelle mais à des formations historiques qui apparaissent et disparaissent caractérisées par la présence de nombreux traits liés tant à la vie matérielle qu’à celle de l’esprit » Nous poserons alors le mot culture comme parfait synonyme :  » posséder une culture signifie qu’on tient à sa disposition une réorganisation de l’expérience vécue. »
« Il n’existe pas de nature humaine indépendante de la culture. Sans hommes pas de culture, évidemment; mais également et plus significativement, sans culture, pas d’hommes. » Clifford Geertz dans The interpretation of cultures.
Ces deux concepts de civilisation et de culture sont entrés dans la pensée européenne dans le sillage de la pensée des Lumières.
« En français le mot CIVILISATION fait son apparition en 1757 dans « L’ami des hommes ou Traité de la population » du Marquis de Mirabeau, qui avait aussi projeté un ouvrage complémentaire intitulé « L’ami des femmes ou Traité de civilisation « 
« On ne peut avancer dans la voie de la civilisation sans avoir reconnu au préalable la pluralité des cultures. (…) En revanche, on progresse dans la civilisation en acceptant de voir chez les représentants d’autres cultures une humanité semblable à la nôtre. Les deux sens du mot civilisation ou culture selon qu’il est employé au singulier ou au pluriel, entrent ici en contact; le jugement de valeur transculturel est donc légitime. Une culture qui incite ses ressortissants à prendre conscience  de leurs propres traditions mais aussi à savoir s’en distancier est supérieure à celle qui se contente de flatter l’orgueil de ses membres, en les assurant qu’ils sont les meilleurs du monde et que les autres groupes humanistes ne sont pas dignes d’intérêt.On accède à cette distance en examinant ses traditions avec un regard critique ou en les confrontant à celles d’une autre culture. »
Concernant ce que Todorov appelle les techniques, c’est à dire les réalisations artistiques, scientifiques des cultures, il repose l’adage kantien de la non-objectivation des oeuvres mais plutôt son intersubjectivité. Il légitime les jugements esthétiques transculturels, renvoyant dos à dos la culture populaire et la culture savante, sublimation de la première. Le Bildung, la formation spirituelle de l’individu selon Wilhem von Humboldt doit être un examen sous un regard neuf pour pousser plus loin le travail de l esprit. La culture est donc favorable à l’art en valorisant notamment la création, l’audace, plutôt que le respect strict de la tradition, en créant un espace où peut circuler la libre critique des autres et de soi.
« Je sens la soif de connaître tout entière, le désir entier d’étendre mon savoir, ou encore la satisfaction de tout progrès accompli. Il fut un temps où je croyais que tout cela pouvait constituer l’honneur de l’humanité, et je méprisais le peuple, qui est ignorant de tout. C’est Rousseau qui m’a désabusé. Cette illusoire supériorité s’évanouit, j’apprends à honorer les hommes. » Kant
Todorov revient ensuite sur la manière dont s’écrit l’histoire en partant de la célèbre phrase de Walter Benjamin : « Il n’est aucun document de civilisation qui ne soit aussi document de barbarie. »,  opposant les tenants du matérialisme historique à ceux de l’intropathie. Il clôt donc son chapitre posant que barbarie et civilisation sont intrinsèquement liées parce qu’humaine en partant de la célèbre citation de Renan ouvrant son Discours à la nation :  » Avant la culture française, la culture allemande ou la culture italienne, il y a la culture humaine » et conclut :
« La pluralité des cultures ( un fait incontestable) n’empêche nullement l’unité de l’humanité ( autre fait incontestable), ni donc le jugement qui établit la réalité des actes de barbarie et de gestes civilisés. Aucune culture n’est en elle-même barbare, aucun peuple n’est définitivement civilisé, tous peuvent devenir l’un comme l’autre. Tel est le propre de l’espèce humaine. »
Fresque de Raphaël, peintre d’une humanité idéale

 

Todorov explore ensuite les identités collectives. Il revient d’abord sur l’identité imposée par l’éducation, au premier rang de laquelle la langue, qui n’est pas un instrument neutre. La langue commune et l’ensemble de références partagées qui s’y rattachent constituent ce qu’on appelle  » La culture essentielle » c’est à dire la maitrise des codes communs qui permettent de comprendre le monde et de s’adresser à autrui. Mais toute identité est pluriculturelle, car elle est le fruit de la rencontre  d’identités collectives multiples au sein d’une seule et même personne, de même qu’il n’existe pas de culture pure et que toutes les cultures sont métissées, hybrides, car elles sont aussi en perpétuelle transformation, et ce même si pour les membres de la communauté qu’elle caractérise, elle est ressentie comme une entité stable. Car à la base de la construction d’une culture se trouve la mémoire, elle-même construite par une sélection et hiérarchisation des faits. L’oubli est donc aussi constitutif que la sauvegarde des souvenirs. Todorov utilise la métaphore du mythique navire des Argonautes pour ce faire : chaque planche, chaque clou a dû être remplacé au cours du voyage. Le bateau qui rentre à Ithaque est parfaitement identique et pourtant en tout point matériellement différent.
Bas relief construction d'Argo dans la villa AlbaniBas relief construction d’Argo dans la villa Albani
Todorov traite ensuite du sentiment d’appartenance comme un refuge, la confirmation de l’individu au sein d’une communauté. Il pose le fait que maitriser sa culture permet de s’arracher aussi à son identité communautaire pour créer son identité individuelle, sans effacer la première. Car comme le pose  Amartya Sen, une des conditions nécessaire à l’irruption de la violence est la réduction de l’identité multiple à l’identité unique. Ainsi une démocratie moderne n’est jamais une ethnocratie.
« Il n’y a aucun drame pour l’individu dans la perte d’une culture à condition qu’il en acquière une autre : c’est d’avoir une langue qui est constitutif de notre humanité, non d’avoir telles langues; c’est d’être ouvert aux expériences spirituelles, non de pratiquer telle religion. Le communautarisme aboutit au résultat contraire à celui qu’il se proposait, défendre la dignité des membres du groupe : chaque individu se trouve enfermé à l’intérieur de sa petite communauté culturelle, au lieu de profiter d’échanges avec des êtres différents de lui, comme le lui permet l’intégration nationale. Bien connaitre une tradition,encore une fois, ne signifie pas lui obéir docilement. « 
Todorov pose ensuite comme solution en suivant le sociologue allemand Ulrick Beck à  » une culture de l’ambivalence partagée » Il propose un nouveau type d’intervention dont le principe serait l’incitation à une réflexion critique sur la notion même d’identité culturelle, sur la pluralité de nos appartenances qui ne se recoupent que très partiellement.  » Si la citoyenneté reste une, les identités culturelles de chacun sont multiples et changeantes; que certains éléments de la culture nationale sont gouvernés par le principe d’unité ( ainsi de la langue… ) alors que d’autres éléments, telles les religions, le sont par le principe de laïcité et de tolérance. »
Dans sa troisième partie intitulée  » La guerre des mondes », Todorov veut aller au-delà du choc des civilisations postulé par Huntington, et qui décrit le monde non plus comme un choc entre blocs idéologiques mais  comme un affrontement entre 8 aires culturelles : chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, orthodoxe, occidentale, latino-américaine, et potentiellement africaine.
Représentation du monde au Moyen-Age a Ebstorf datant du XIII° siècle.
« Ce n’est ni l’islam, ni même la pauvreté qui engendre directement le soutien pour les terroristes dont la férocité et l’habileté sont sans précédent dans l’histoire humaine; c’est plutôt l’humiliation écrasante qui a contaminé les pays du tiers-monde.  » Orhan Pamuk, prix Nobel de Littérature turc dans  » The Anger of thé Damned » 
Revenant sur le problème de l’intégration en France, Todorov postule que ces dernières ne souffrent pas de multiculturalisme mais de ce que les ethnologues appellent la déculturation. Se met alors en place une vision manichéenne du monde. Todorov insiste toutefois sur le fait qu’une incarnation contemporaine de ce dernier est l’islamisme lui-même, qu’il affirme être un mouvement politique et non religieux. Il en découvre les racines  d’une part en Egypte par le fondateur des Frères Musulmans, Hassan Al-banna, et d’autre part dans le sous-continent indien, par le Pakistanais Abul Ala Maududi. Ce mouvement est né à la fin des années 20 en réaction à l’abolition du califat par Atatürk en 1924, donc à la fin de la fiction d’un Etat commun à tous les musulmans et au début des Etats nationaux. Puis il décrit le tournant pris par les écrits de l égyptien Sayyid Qotb, exécuté par Nasser en 1966 :
 » Déclarer que seul Dieu est Dieu pour l’ensemble de l’Univers signifie la révolution globale contre toute attribution du pouvoir à l’être humain sous quelque forme que ce soit, la révolte totale, sur l’ensemble de la terre, contre toute situation où le pouvoir appartient aux hommes de quelque manière que ce soit  » ( Sayyid Qotb dans Signes de piste)
Citant ensuite Germaine Tillion, il explique le mouvement pendulaire qu’est la création d’un ennemi et la justification que cela entraine. Parce que l’autre est le mal, on peut être le mal, mais comme on est le mal pour l’autre, il peut à son tour , l’être. Rigoureusement sans issue. Todorov prône la vérité en toute circonstance à la suite de Germaine Tillion et la cohérence entre le discours des états et leur politique. La solution est idéologique d’après lui.
C’est dans sa quatrième partie  » Naviguer entre les écueils » que Todorov aborde les questions d’éthique à l’intérieur de nos sociétés contemporaines occidentales. Il revient sur la mort du réalisateur Theo Van Gogh, le parcours d’Hirsi Ali et les caricatures danoises. Pour cela il s’appuie sur les positions de Max Weber et la distinction entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. Il redéfinit ainsi la définition de la liberté d’expression :
« La liberté d’expression n’est pas une valeur ordinaire car elle permet de s’affranchir de toute autre valeur; c’est une exigence de tolérance intégrale donc un relativisme généralisé de toutes les valeurs. (…) De toute évidence le doit de se soustraire à certaines règles ne peut être l’unique règle organisant la vie d’une collectivité. « 
Il pose le fait que la critique de la religion est constitutive de celle-ci mais selon les époques. Il cite le livre de Mohammed Charfi « Islam et Liberté » qui présenté une synthèse de leurs arguments et une plaidoirie pour l’islam moderne.
La dernière partie du livre se penche sur l’identité européenne. Il débute sa réflexion sur l’interprétation de Paul Valéry, notre contemporain capital de la définition des peuples européens :  » les peuples qui au cours de leur histoire ont subi trois grandes influences : celles de Rome, Jérusalem et Athènes. »De Rome vient l’empire avec le pouvoir étatique organisé, les doit et les institutions , le statut du citoyen. De Jérusalem, la morale subjective, l’examen de conscience, la justice universelle. D’Athènes le gout de l argumentation rationnelle, l’idéal d’harmonie, l’idée de l’homme comme mesure de toute chose.
Cette thèse a ensuite été creusée par l’écrivain suisse Denis de Rougemont qui postule que l’héritage chrétien a transformé le temps cyclique en temps irréversible donnant ainsi naissance à la notion de progrès mais aussi qu’il a porté un intérêt particulier à la réalité matérielle car dans le christianisme, l’incarnation de Dieu en l’homme et fait donc du séculier, de l’humain un élément central.
Il se penche ensuite sur Hume et son essai « De la naissance et du progrès des arts et des sciences » en 1742. Celui-ci pose que c’est les différences des pays européens qui ont fait leur force et leur unité. Il donne pour cela deux contre-exemples : l’Europe au temps de la domination sans partage de la religion catholique et qui entraina « une dégénérescence de tout type de savoir »; la Chine dont le vaste empire unifié a créé une immobilité telle que seule l’ouverture à la culture capitaliste il y a peu leur a permis de retrouver de l’influence.
Il propose alors à la suite d’Ulrich Beck de désigner la voie suivie par l’Union européenne comme celle du cosmopolitisme et de la situer au sein d’un modèle conceptuel intégrant les différentes manières de vivre l’altérité culturelle.

 

Une plaie ouverte de Patrick Pécherot

S’il n’existait pas une règle tacite idiote, interdiant aux romans noirs de concourir aux prix d’automne réservés à la littérature dite blanche, Une plaie ouverte de Patrick Pecherot aurait amplement mérité de pariticiper à cette course de haies littéraires. Car s’il est une chose dont il est question ici, c’est bien de littérature. La seule, la vraie, celle qui n’est ni blanche, ni noire, ni rouge, ni bleue. Elle est.

Je crois bien que c’est Barthes qui prétendait que quand on lisait un écrivain, un vrai, on avait toujours l’impression de lire une langue étrangère. Alors Pécherot appartient à cette glorieuse lignée avec son style moderne dans le rythme, n’hésitant pas à emprunter des mots d’argot d’hier, écrivant ce qui pourrait être un roman historique dans le fond, mais contemporain dans la forme. Où la vérité littéraire émerge d’un récit non linéaire, fragmenté, éclaté.. comme apparaît un paysage, géographique ou intime, après la déflagration de la bombe ou du canon.
Car c’est bien des séquelles des bombes et des canons sur l’Histoire et sur l’histoire de tous les hommes que s’intéresse cette fiction passionante qui commence aux Etats-Unis, à la poursuite du cirque de Buffalo Bill, antique forme du spectacle moderne, où même l’histoire, toujours elle, devient attraction. Un privé part à la recherche d’un mystérieux français, un ancien communard qui pourrait avoir mal tourné.

Si vous aimez d’emblée savoir où vous allez, passez votre tour, car toute cette première partie est assez brumeuse. On est plongé dans ce monde si loin du notre dans le temps et l’espace, bercé par les étranges énumérations de Péchenot, qui donnent parfois à son livre des allures d’inventaire poétique au rythme magique : « Dans leurs bagages mal ficelés, ils ont transbahuté des couvertures, la lampe à pétrole, des martites, des draps rapetassés, des semances. Et par là-dessus l’harmonica, un bouquet de frleurs séchées, la Bible, pour ceux qui savent lire, et les écrits de Fourier et ceux d’Owen. » Car et c’est une des découvertes de ce livre, avant d’apparaître comme la nation du capitalisme triomphant, les Etats Unis herbergèrent aussi à une époque socialites et utopistes en leur sein.

Puis vient ce qui semble être le coeur et qui ne l’est peut être pas du récit. On ne sait jamais où il est quand la bombe a explosé. Là c’est la Commune de Paris, cette histoire folle où l’on retrouve Courbet et Verlaine, qui sont plus que des silhouettes et d’autres personnages imaginées par l’auteur. Lors de ces journées entre révolution et guerre civile quel a été le rôle de Dana ? A-t-il voulu piller le trésor de la Commune ? A-t-il participé a l’exécution d’otages rue Haxo, et notamment de cet otage surnuméraire, dont le seul tort aurait été de regretter publiquement l’absurdité de cette exécution ? C’est ce qui obsède Marceau, un autre sympathisant de la Commune, fixé jusqu’à la folie par ce Dana, qui aimait peut-être la même femme que lui et qui a disparu soudainement. Cette folie est entretenue par la prise régulière de laudanum, dérivé de l’opium. Marceau est rongé littéralement par les événements.

C’est ici qu’intervient dans le récit la figure de Charles Pathé, un des promotteurs du cinématographe, cet autre forme moderne du spectacle, qui projette dans ses salles un film très court montrant justement un étrange cow boy et le cirque de monsieur Buffalo Bill.

Quand on termine la lecture, on est ébloui par ce roman qui tient de bout en bout son style, qui boucle merveilleusement, jouant avec les codes du polar 1900, avec ce qu’il faut d’indic et de ripou. La réponse à la question qui traverse le livre apparaît à la fois évidente et inattendue, car les années 1900 ne sont-elles pas aussi celles où, à Vienne, un docteur jetait les bases de ce qui deviendra la psychanalyse, mais chut… n’en écrivons pas trop.

J’avoue avoir été fasciné par ce texte, notamment, parce qu’il pose une question qui obsède le lecteur que je suis : quand donc, un ensemble de tics, de trucs d’écriture devient-il un style ?

Et la morale de l’histoire et de l’Histoire, me direz-vous ? Elle est tragique évidemment. La plaie ouverte est celle que laissent les événements dans l’histoire d’un pays, ou dans la psyché d’un Homme, condamné à continuer de vivre encore et toujours, même quand vivre n’est plus que survivre. « L’idée que tout est illusion lui causait des bouffées d’angoisse ». Illusion du cinéma, du cirque de Buffalo ou de l’Histoire en marche, qu’importe. Une fois le moment passé, il faut continuer. C’est là que la littérature peut commencer à venir panser les inconsolables que nous sommes.

 

Chronique par Christophe Bys

Space Serenade de Nikola Witko et Claude Comète

Une fois n’est pas coutume, nous allons parler aujourd’hui d’une BD. Une bande dessinée qui nous a fait sourire, voire rire, une bande dessinée qui nous a semblé d’actualité : Space sérénade de Nikola Witko et Claude Comète.

Dans un monde aussi humain qu’extraterrestre, la jeune et plantureuse Stéphie  » cherche l’Amour ( avec un grand A ), mais sa quête ( avec un gros Q ) est semée d’embuches ».  Cela vous donne tout de suite le ton. C’est potache. Avec des titres de chapitres comme Fantasme hétérobot, la croisade des coeurs croisés, thérapie de poulpes , implants à tois ou ovni tender : on sait qu’on est dans le jeux de mots laids qui fait les gens bêtes… mais qui détend tellement.

Stéphie, elle est plus vraie que nature, même si elle est dans l’espace et le temps une uchronie, elle décrit notre quotidienne niaiserie de femmes mi-romantique mi-cul ( -cul ) post-50 nuances de Grey et surtout toujours dans le mom porn ou la chick lift, à fond la gomme.

Elle vit les paradoxes de l’amour : Monsieur son homme, Steeve est un prince charmant, beau, intelligent, mais voilà la routine, et la libido ne font pas toujours bon ménage. Surtout que Stéphie elle n’est pas incendiaire que dans les cheveux. Alors elle expérimente, les extraterrestres, la greffe de seins etc … Aussi absurdes que soient les situations, extra-terrestres, elles n’en restent pas moins un fabuleux portrait de la gourde, celle qu’on connait tous : celle qui ne comprend pas ce que c est que l’amour, qui veut tout et son contraire tout de suite, celle qui croit qu’elle est un fantasme et qui veut le vivre sans se mettre en danger, celle qui croit qu’en vouloir à ses fesses c ‘est lui promettre la lune. Mais cette Stéphie, elle, elle est drôle.

Alors on suit le dessin très coloré, un peu simpliste mais à l’imagerie très geek, qui intercale des panneaux publicitaires imaginaires, des pages facebook de Stéphie aux 11 saynètes qui ne se concluent pas par une happy end mais par une fin qui rend happy.

 

Ann de Fabrice Guénier

Fabrice Guénier a écrit Ann dans des petits carnets. Il les a repris, travaillés, collés et il a rendu un manuscrit à Gallimard, publié au printemps avec la mention ‘roman’ sur la couverture. Son livre est sur la liste de deux prix, et après un appel au secours, va enfin être retiré à 2000 exemplaires, pour que des acheteurs en librairie, découvrent ce texte.

Fabrice Guénier a écrit Ann, mais il l’a surtout vécu. Ce n’est pas vraiment un roman, c’est un récit. C’est sa vie, son amour, sa découverte d’une âme qui pourrait être soeur mais qui n’est plus que Fabrice Guénier fait revivre dans ce texte.

Fabrice Guénier a écrit Ann comme un journal de voyage, son voyage intérieur vers une sérénité qui s’échappe, un bonheur qui se carbonise. Il l’a écrit comme on photographie : par instant. Ces photos de mots, ce sont celles de rencontres :  » j’étais fier de faire partie de cette humanité indifférenciée capable de se mélanger avec n’importe qui. »

Fabrice Guénier a écrit Ann pour mettre  » le nom de cette fille de bar sur une couverture Gallimard. » Il y raconte la disparition d’ Ann de sa vie, sa présence au monde. Parce que  » les mots font pleurer plus que les images , dans les images tu es là. Je te vois » lui dit-il. Les mots le font pleurer parce que c’est  » un plein dictionnaire à oublier », tout ceux qu’il a mis dans sa bouche pour dire à Ann les sentiments, toute cette langue commune qu’est l’amour. Alors il a  » gard(é) sa vie dans des carnets, sa légèreté sur des images, comme un ruban de vie, aérienne et précieuse. »

Fabrice Guénier a écrit Ann pour ne pas s’en souvenir comme de ce  » corps qu’on aime comme une viande », pour ne pas se souvenir de la maladie de la mort mais pour ce souvenir de cette femme, prostituée thailandaise qui lui a appris à voir la simplicité du jour, sans savoir l’avenir, et sans vouloir le prévoir.

 

« Il y a un mois, elle était enceinte, avait perdu le bébé, cra- chait du sang. Était tombée malade.

Il aurait fallu des cris, des larmes.

Mais il n’y avait rien de tout ça, il n’y avait que des sourires, que ses yeux noirs, qu’une petite voix rêveuse qui fredonnait dans la nuit, les rires des enfants à l’intérieur, la lune pleine au-dessus des maisons.

Il semblait qu’il n’y avait rien à raconter. Des jours un peu différents des autres.

Un peu plus salés.

Elle avait vingt-trois ans, eu trois enfants, dont une fille qu’elle avait dû donner, un bébé qui était mort. Elle pesait habituellement 42 kg pour 1,52 m, dormait chaque nuit avec une peluche Kitty dans les bras ou dans les bras d’inconnus. Elle avait croisé des fantômes, été violée par son beau-père à onze ans, elle avait dû quitter ses études pour partir se vendre.

Elle souriait toujours comme une poupée. »

 

Fabrice Guénier a écrit Ann, parce qu‘ »elle (lui) avait donné suffisamment de jours lumineux pour que ce qu’elle avait décide de laisser dans l’ombre le reste. » Et pour que le reste, ce qu’il avait acquis appris, entre dans la lumière. La lumière crue des relations d’un farang ( client) avec une prostituée, sans la salir. Celle encore plus crue de la solitude des hommes et de la vie rayonnante parce que sans lendemain de celles qui leur donnent bien plus que ce qu’en Occident on considère «  comme le plus personnel ce qui en nous est le plus générique et banal : le coit ».

Fabrice Guénier a écrit Ann pour lui donner le temps du livre, celui de l’éternité de la mémoire de ceux qui lisent. Et au moins pour ce cri d’amour, cette vie ailleurs différente, il faut le lire.

 

 

 

Fabrice Guénier pour Ann

Fabrice Guénier pour Ann

C’est un petit homme aux yeux bleus qui arrive au rendez-vous avec sa fille de 27 ans, qui n’a pas d’âge tellement elle fait jeune et fraiche. Fabrice Guénier vient de défrayer la chronique non pas en étant sur les listes du Médicis et du Renaudot, mais en publiant une petite annonce dans Libération. Un auteur possiblement primé, un poulain Gallimard, qui réclame d’être lu. Son téléphone ne cesse de sonner, tous les journalistes de Paris se réveillent pour lui demander une réaction à sa propre réaction. Mais ce qu’il veut lui c’est  » avoir des retours » , discuter de son livre. Comble de l’ironie, les seuls à ne pas sembler se réveiller ce matin, ce sont les journalistes de Libé.

Il a publié son roman au printemps, Ann, parce qu’il voulait une place unique pour ce livre qui lui tient à coeur, parce qu’il tient encore son coeur d’homme de 59 ans.  » Gallimard a mis roman sur la couverture, mais c’est un récit. D’ailleurs moi, je pensais qu’on devait publier sans aucune mention dessus, comme tant d’autres, comme Modiano l’ont fait, mais ils n’ont pas voulu, lls ont dit que cela se vendrait mieux.  » Mais cela ne se vend pas mieux, cela passe même inaperçu. Comme son premier roman  » Les saintes ». Sa fille nous explique  » Ses romans et sa vie , ce sont des hauts et des bas. Le premier, c’était après la dégringolade, après qu’il ait perdu son travail de directeur artistique dans la pub, qu’il vive du RSA et qu’il parte habiter chez sa mère. On était content, c’était un haut. Et puis il a reçu une avance de droit d’auteur, 1500 euros payables en deux fois, ce qui lui a fait sauter son RSA. Et puis il n’en a pas beaucoup vendu. Alors on lui a expliqué que comme il n avait pas été rentable la première fois, on lui reprenait le deuxième mais que les 600 euros de manque à gagner sur le premier serait reporté sur le second.  » « D’ailleurs le deuxième , je ne voulais pas le publier chez Gallimard mais chez POL mais comme c’est le même groupe on m’a dit qu’on ne descendait pas en deuxième division. »

Mais la vraie dégringolade, c’est la mort d’Ann, l’héroine de ce récit poignant, celle dont il a voulu  » garder sa vie dans des carnets, sa légèreté sur des images comme un ruban de vie, aérienne et précieuse ».  Ann, ce fut une rencontre à Pattaya en Thaïlande, celle d’une jeune prostituée qui a appris à cet homme qui « pense avec un filtre, celui de ses références » celui qui  » avait toujours été élitiste… à penser avec sa simplicité. » La prostitution d’ Ann n’est pas un problème :  » Ainsi cette manière de considérer comme le plus personnel ce qui en nous est le plus générique et banal : le coît ». D’ailleurs sa fille qui l’a rencontré nous dit :  » J’ai eu plusieurs belles-mères mais Ann était un ange, elle était la plus douce, la plus drôle, la plus généreuse. » Mais Ann est morte à 23 ans. Et Fabrice Guénier a voulu mettre  » le nom de cette fille de bar sur une couverture Gallimard ». C’est pour cela qu’il a fait cette petite annonce, pour crier au monde le nom d’ Ann et que tout le monde l’entende.

Comme il veut que le monde entende le mantra de ces filles qui « mènent le client par le bout du nez » mais dont le mantra et le secret est  » TAKE CARE » : chacun est à sa place mais tout le monde prend soin. A sa place, dans les rapports sexuels qui ne sont finalement pas grand chose par rapport à la vraie intimité : l’important, c’est de dormir avec quelqu’un.   » L’homme abdique et paie. La fille abdique et se vend. Chacun s’abaissent, cessant de prétendre. Se soumettant. Et sur cette soumission peut peut-être bâtir. Sur cette humilité. »

Il écrit comme il parle Fabrice Guénier, comme dans dans ses carnets qui ne le quittent pas et où il note tout. Le premier jet, c’est ce qui est essentiel, c’est ce qu’il faut garder. Il faut accepter dans l’écriture comme là-bas à Pattaya de  » perdre pied ».  » Je n’écris pas 25 pages d’un jet. Je prends des notes et après je bricole. » Il bricole ses notes qu’il a tenu même au moment où Ann est en train de mourir de tuberculose dans un hôpital glauque et joyeux à la fois. Il écrit toujours quand il tient les ossements de l’amour de sa vie dans la main après la crémation et le rituel  » de princesse égyptienne ».

 » Demain n’existe pas » mais ce qu’il a voulu, dans sa démarche d’écrire, de publier mais aussi de crier dans Libération son envie d’être lu, c’est retoucher un peu d’éternité pour et avec Ann … et dès qu’il pourra il retournera à Pattaya.

La littérature à quel(s) prix ? de Sylvie Ducas

La littérature à quel(s) prix ? de Sylvie Ducas

Le 3 novembre, comme chaque année, le roi des prix littéraires,  le Goncourt, sera remis au milieu des crépitements des flashes et des cliquetis des couverts de Drouant. La rentrée littéraire est rythmée par ces prix, la quinzaine de prix les plus célèbres parmi les 3500 qui existent en France. Elle cristallise l’attention autour de l’objet livre, autour du discours des auteurs, pendant 3 mois, là où le reste de l’année, l’espace pour parler littérature se réduit. Mais parle-t-on véritablement littérature lorsqu’on parle de prix ?

« Ultimes avatars d’un XIX° siècle finissant, les prix littéraires nous font basculer dans ce qui semble caractériser notre XXI°s, à savoir la désacralisation de l’écrivain et de la littérature, le dégonflement  de l’image de l’un et l’appauvrissement de la fonction sociale de l’autre », les prix interrogent l’irruption des biens culturels dans le champ de la culture contemporaine et les accès à la consécration culturelle, de même qu’à sa nature. C’est tout le propos du livre de Sylvie Ducas La littérature à quel(s) prix ? sous titré Une histoire des prix littéraires. 

 

Sylvie Ducas pose le cadre : le livre est une marchandise culturelle, dans un marché du livre pléthorique, qui est un marché de l’offre et qui est un marché de prototype, de masse depuis la fin du 20° siècle. L’auteur n’est plus alors le seul  » acteur central de l’univers littéraire mais comme un acteur parmi d autres pris dans un réseau contractuel ».  Et ce marché à toujours été un marché saturé, où les éditeurs, barons féodaux héritiers du 19°siècle, ont toujours trop publié comme le prouve cette citation d’Emile Zola  » le chiffre des volumes parus chaque année en France est de plusieurs milliers. Lorsqu’on voit les pauvretés, le déluge d’oeuvres médiocres qui encombrent les vitrines, on se demande quels ouvrages les éditeurs peuvent bien refuser. « 

Le but des prix a bien sur toujours été d’être un intermédiaire qui favorise le choix dans l’espace de réception littéraire. Ce champ est composé de 4 types de lecteurs dès le début du XX° siècle que Larbaud typologise ainsi :

– l’élite lettrée des « happy few » constituée des amateurs de la meilleure littérature

– l’élite moins cultivée des professions libérales qui lit peu et pas toujours de la bonne littérature

– le public des lecteurs « se laissant guider dans leurs choix par les annonces des maisons d’édition » et consommant la littérature immédiate  » comme des objets usuels » jetables aussitôt lus

– le grand public des lecteurs  » qui ne lisent, en dehors des journaux, pas plus de deux ou trois livres par an ».

Force est de constater que cette typologie est toujours effective. L’obsession de la nouveauté notamment sur les blogs ou dans les journaux qui correspond à des besoins du marché de l’édition et la croissance dans les années 80 du public de lecteurs compulsifs mais peu intéressés par la littérature en train de se faire justifient l’existence et la perduration du système des prix. En somme, nous ne répondons qu’à des impératifs marchands … à notre corps défendant. Car nous faisons perdurer en cela à une mythologie dont on peut dater la naissance à la publication de L’Immortel par Alphonse Daudet : dans cette fiction, le romancier est paré des  » vertus cardinales de l’artiste et du génie héritées du romantisme ( ce qui ) revient à légitimer et habiliter une figure de créateur jusque là trop prosaïque et dépréciée, en la parant du capital symbolique d’un mot-fantasme. » Cette légitimité jusqu’au début du XX° siècle était accordée aux poètes, aux philosophes et aux auteurs de théâtre. D’ailleurs historiquement, l’ancêtre des prix  est le prix d’éloquence de l’Académie Française en 1654 fondé par Guez de Balzac.

Créé pour « aider à l’éclosion des talents, de les tirer des difficultés matérielles de la vie, de les mettre en mesure de travailler efficacement, en un mot, de leur faciliter la tâche de produire une oeuvre littéraire et de libérer leurs académiciens des besognes de fonctionnaires ou des oeuvres basses du journalisme«  , le Goncourt, créé en 1896, se voulait pour Edmond de Goncourt une solution à sa frayeur : «  J’ai bien peur que les rares fabricateurs de livres de ce jeune monde soient mangés par le journalisme où se paient de gros dividendes, avec le tintamarre de la gloire ». Ironie de l’Histoire, le prix qu’il a créé semble être devenu un parangon de sa pire frayeur. La moyenne d’âge des jurés d’alors était de 43 ans et en se voulant les apologistes de la littérature contemporaine, ils étaient perçus alors comme un prix de l’audace littéraire.

1931 fut la date d’un tournant dans l’histoire des prix littéraires. Bernard Grasset dit alors :  » Je fus un mauvais prophète en voyant la fin des Lettres dans le prestige accru du Goncourt. Aujourd’hui nous bénéficions – si le mot convient – de plus de prix qu’il n’est de jour dans l’année. Et les lettres vont leur chemin. Simplement les usages en ont été transformés. C’était ainsi en 1931 une nouvelle ère, sinon des Lettres, du moins de l’édition qui s’ouvrait.  » Bernard Grasset affirme ainsi avoir eu tort contre Gaston Gallimard et n’avoir pas saisi que l’histoire des grands prix d’automne est indissociable d’un  mariage entre l’argent et les lettres dans un capitalisme d’édition, dont l’essor est contemporain des prix.  Cette nouvelle édition est celle  » qui impose de nouvelles règles du jeu et confère notamment aux prix un rôle économique et publicitaire sans précédent et à l’éditeur celui de « souverain dispensateur de la gloire littéraire ». La règle de la péréquation éditoriale permet désormais à un éditeur de se constituer un fonds de valeurs durables en misant sur les bénéfices immédiats tirés d’une politique à court terme dont le prix littéraire est la pierre de touche. » 

Julien Gracq au Figaro refusant son Goucourt

1951, c’est une déflagration dans le monde littéraire : Julien Gracq refuse son Goncourt et publie dans la foulée son pamphlet « La littérature à l’ estomac ». Il y dénonce l’aveuglement des critiques et l’effacement du jugement sur la qualité littéraire face à « l’urgence de se compter » comme on compte des voix par une  » curieuse électorialisation de la littérature. » Il enfonce le clou en parlant du  » spectacle  turlupinesque : des jockeys de Grand Prix en train de chevaucher des limaces » et en donne la raison : le divorce consommé entre le public des lecteurs et les principaux acteurs du champ littéraire, du d’après lui à une surproduction littéraire endémique et un esprit de chapelle et de coteries.  » Cette scission entre l’attente du grand public, son complexe d’infériorité, d’une part, et la théorisation du débat littéraire, l’édification de la critique en science de spécialistes, d’autre part, nul mieux que Gracq n’en a eu sans doute aussi tôt l’intuition. » Ce contre quoi Julien Gracq s’élève en refusant son prix c’est la fabrique éphémère de l’auteur dans une configuration nouvelle du littéraire qui a désormais la circulation et la diffusion du livre pour priorité et non plus l’écrivain et sa consécration.  Les prix ont donc mués : de la reconnaissance des pairs à la reconnaissance  » de la rue », ils deviennent des labels vendeurs dans une « économie du prestige » et reconfigurent l’espace littéraire.

Caroline Rémy dite Séverine, membre créateur du Fémina et journaliste

Autre révolution l’apparition du Femina en 1904 qui peut être considéré comme « l An I de l’ère médiatique » des prix car elle est « le premier exemple du détournement d’un mécénat littéraire par des logiques médiatiques ». En ayant l’angle alors moderne de cibler le public féminin, le Fémina va inaugurer l’ère des prix  » agissant comme des labels littéraires filtrant et régulant la production éditoriale selon un spectre de distinctions .. et segmentant la littérature en labels tributaires des aléas d’un marché immédiat et pléthorique incapable de s’inscrire dans le temps long de l’oeuvre et d’honorer du coup les enjeux de la consécration littéraire qui y ont donné naissance. » Car le prix littéraire n’a pas des conséquences que sur la vente immédiate mais dès lors des répercussions sur l’édition de poche, les clubs de livre et la traduction, donc sur la diffusion, qu’Henri Filipacchi pour Hachette avec ‘Le livre de poche » avait anticipé en 1953.

Suivront les prix des lecteurs, cornaqués par des médias qui les sponsorisent dont la sélection est opaque et qui ont en général un écrivain-président comme caution littéraire. Puis le prix Médicis qui cherche à concilier marchandisation de la littérature et avant-garde littéraire. Toutes les tentatives ont un « contrepoint amer : le prix littéraire induit une inévitable normalisation du transgressif. » « Les prix littéraire ne luttent en rien contre cette dérive commerciale du livre; au contraire, ils la provoquent. »

 

Tunnel de livre ( Prague )

Cette recomposition de l’espace littéraire est surtout une reconfiguration de l’expertise littéraire. La problématique du prix de découverte face au prix de consécration semble bien lointaine. Car ce qui est en jeu c’est l’irruption d’un média concurrent au livre se donnant un statut de consécration, la presse, qui fait de ce dernier, un objet médiatique d’actualité, dans un contexte de culture de masse. Les prix permettent alors de s’inventer une  » légitimité en voie directe » et notamment les prix de lecteurs. Le Prix Elle en est un bon exemple. La masse de lecteurs donne l’apparence de la rationalité, alors qu’elle est lié à la même « rationalisation de la promotion du livre dictée depuis les années 80 par une logique marchande venue de la grande distribution ». Le prix dans sa volonté de refléter le goût des lecteurs devient une normalisation du transgressif et induit « une normalisation du roman qui devient bourgeois, matérialiste et humaniste. » « Ils proposent donc un habitus de goût » au sens de Bourdieu et sont donc le reflet de la volonté d’appartenir à une culture bourgeoise dominante fantasmée. Il délaisse ainsi la littérature dans ce qu’elle a de contemporain, de moderne, celle qui est en train de se faire. Les prix des libraires en sont un exemple flagrant : on y élit  » le meilleur produit de l’année » en se réclamant d’une voie directe de légitimation :  » la prescription de proximité à l’écoute de la clientèle, seule capable d’assurer la mainmise des libraires en matière de conseil. »

En créant les conditions d’une surproduction littéraire, les éditeurs ont donc des impératifs de diffusion et de circulation qui affecte le capital symbolique du livre et de l’auteur et sa capacité à se distinguer de la masse. Se pose alors une crise de l’autorité et un besoin de hiérarchisation que les prix règlent pour eux, au sens d’ Hannah Arendth dans  » la crise de la culture »:  » ce qu’ils ont en commun c’est la hiérarchie elle-même dont chacun reconnait la justesse et la légitimité et où tous les deux ont d’avance leur place fixée.’

C’est dans ce contexte de crise de l’autorité qu’est apparu la figure du bloggeur/ lecteur, disputant à la fois l’autorité médiatique et l’autorité auctoriale et éditoriale. Ces prix portés par des bloggeurs lecteurs s’inscrivent dans la même logique de distinction et de tri de la production, seulement  »  la logique d’excellence laisse la place à une logique d’appartenance et de connivence fondée sur une communauté de goûts partagés. » Ils consacrent en cela un déterminisme social de la désignation littéraire et du rapport aux biens culturels. On voit bien en cela qu’il manque à tout esprit d’universalisme et de partage au-delà des personnalités. Ils essayent de normer dans un espace encore plus réduit qu’est celui de la communauté « l’acte de lire et de prescrire la littérature qui doit être lue. »

En conclusion, revenons à la figure de l’écrivain dont les trois hypostases sont : « Etre / Appartenir / Durer ».  Cette fonction auctariale devient de moins en moins aisée à habiter puisqu’elle répond aux lois de la promotion, de la publicité et de la médiatisation, peu compatible avec un portrait de soi en artiste légitime. L’auteur cherchera toujours à transformer son succès en reconnaissance. Le prix en cela est un oxymore agréable puisqu’il est à la fois  » valeur marchande et producteur de capital social ». Mais il n’est plus suffisant et n’enraye pas les dérives de la chaine du livre, les entretenant au contraire dans un cercle vicieux. L’auteur devra alors dans le nouvel espace littéraire repenser une éthique de l’écrivain / écrivant et se réinventer un statut dans la cité.

Le passe-muraille par Jean Marais, place Marcel Aymé, en hommage à l'auteur. Montmartre

 

 

 

Comment écrire un polar suédois sans se fatiguer d’Henrik Lange

Comment écrire un polar suédois sans se fatiguer d’Henrik Lange

L’écrivain suédois Henning Mankell vient de disparaitre, réussissant l’exploit de rendre le monde où reste  Wallander encore plus déprimant.
Henning Mankell était le maitre du polar venu du froid, comme l’on dit. Depuis pléthore de maisons d’édition se sont sentis une affinité avec les hivers sans fin, la lumière tremblotante et la neige jusqu’aux genoux. Combien de bandeaux Gérard Collard a-t-il du mettre sur sa table affirmant peu ou prou que cet ouvrage était  » Le nouveau génie du polar venu du froid  »  » Un écrivain polaire pour des crimes de sang froid » « Meurtres à coups de glaçons sur la banquise » et autres …

Alors en hommage, nous avons décidé de vous parler de ce petit roman graphique d’Henrik Lange :  » Comment écrire un polar suédois sans se fatiguer « 

Dans un pays où les ateliers d’écriture se multiplient, Henrik Lange en a tiré la substantifique moêlle pour vous permettre à vous aussi d’être THE nouveau GENIE venu du froid, sans rire !

Tout commence par ce principe : « ne perdez pas de temps, tuez quelqu’un sur le champ »

L’arc narratif :  » Quelqu’un est mort et quelqu’un d’autre doit découvrir pourquoi. »

Du vernis nécessaire à rendre supérieur aux autres polars par votre magnificence culturelle le vôtre à la nécessité de détailler par le menu toutes les atrocités commises, Henrik Lange vous livre tous les secrets, ceux que tout le monde connait, les recettes.

Encore plus intéressant, Henrik Lange résume avec un esprit décapant les grandes oeuvres de la littérature de genre suédoise, comme L’homme au balcon de Max Sjöwall et Per Wahloo ( 1967) ou Meurtriers sans visage d’Henning Mankell (1991 ) et bien d’autres.

Vous y lirez aussi des conseils pratiques aux aspirants écrivains en matière de posture de l’auteur : combien de livres écrire pour être crédible ? qui doit faire la préface ?

Bref tous les clichés mais aussi toutes les recettes véritables du polar qui vient du froid vont vous réchauffer dès le 25 octobre en librairie : parce que ce n’est pas parcequ’on vit au milieu des glaçons qu’on est obligés d’être un pisse-froid.

D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan

Je n’avais jamais lu de roman de Delphine de Vigan et j’avoue avoir accueilli celui-ci avec ce qu’il faut de sarcasme. « A nous deux Delphine », m’amusai-je alors que je débutai la lecture de ce D’après une histoire vraie.

La dame est connue pour le livre qu’elle a écrit sur sa mère, qui a fait pleurer dans les chaumières autour de moi et le titre promettait une énième variation sur l’auto fiction avec le chantage implicite qu’il contient : « ce qu’il raconte est vrai, donc vous n’avez pas le droit de m’attaquer » et son corollaire révélé un jour dans un numéro du Supplément de Canal Plus qui consacrait un reportage à Edouard Louis « ce qui lui est arrivé est tellement triste, que je ne peux pas comprendre qu’on aime pas son livre » (je cite de mémoire, mais rassurez-vous, elle est plutôt très bonne, sauf pour les chiffres). Ou la vérité du récit comme critère esthétique. En un mot : beurk !

J’attendais donc Delphine au tournant et les premières pages ne me déçurent pas, avec ce qu’elle contenait de formules issues de la langue parlée. C’est un roman où les gens ont des échanges quand ils dialoguent (deux fois en moins de 10 lignes page 101), le genre de livre où un  personnage se « positionne comme personne ressource » (page 85). Une chose est sûre : Delphine de Vigan n’est pas la petite fille de Proust.

Et pourtant, et pourtant, son roman fonctionne très bien et se révèle un  des plus formidables page turner (comme on dit en français)  que j’ai lu depuis longtemps, réussissant, aux réserves sur le style faites, ce que réussissait magnifiquement Alfred Hitchcock : cacher un pari théorique derrière l’apparence d’un film grand public qu’on ne peut pas lâcher, et ce, malgré les clichés et autres invraissemblances qui parsèment le récit.

Mais j’écris, j’écris et j’oublie de dire de quoi il est question : d’une femme écrivain (je suis pour la féminisation mais écrivaine je ne peux pas) prénommée Delphine, proche d’un François producteur et présentateur d’émission littéraire, écrivain, qui, après avoir connu un grand succès avec un livre sur sa mère, traverse une crise d’inspiration et rencontre dans un diner L, qui va bientôt devenir une amie qui lui veut du bien.. ou pas. C’est tout le suspense du livre qui peu à peu infuse le malaise autour de cette étrange personnage que Delphine a rencontré pour de vrai, puisque c’est écrit dans le titre. Nous n’en dirons pas plus, sinon que contrairement à maints critiques qui trouvent la dernière partie ratée ou, à tout le moins grand-guignolesque, elle est particulièrement réussie dans ce qu’elle sublime l’ambiguite de la relation entre Delphine et L.

Car L. a des idées sur le livre que doit écrire Delphine. Pas question qu’elle imagine une nouvelle histoire, c’est sa vérité, sa vraie vie qu’elle doit livrer. Allégorie du lecteur fan (on sent que Delphine de Vigan en a croisé certains) qui tient plus du vampire que de l’honnête homme attentif. « C’était donc.. vrai, voilà ce que les gens attendaient, le réel garanti par un label tamponné sur les films et sur les livres comme le label rouge ou bio sur les produits alimentaires, un certificat d’authenticité ». Loin d’un amour dévoué et désintéressé, il tente de faire de l’artiste leur chose, celle qui portera leur parole, leur projet au mépris de sa vérité intérieure. Il y a un vrai culot de la part de Delphine de Vigan, avec son aura d’auteure de best seller de venir dire ainsi à son public qu’elle est la seule chef à bord. « Je n’ai jamais écrit pour faire plaisir à qui que ce soit, et je n’ai pas l’intention de commencer. Quand, par malheur, cette idée me vient à l’esprit, plaire ou faire plaisir (…) je la piétine de toute mes forces ».

La réussite de Delphine de Vigan est de mêler un thriller psychologique tournant autour de la relation entre les deux femmes et une réflexion sur ce qui fait le réalisme d’un texte écrit. C’est d’autant plus remarquable qu’aux maladresses de style déjà évoquées près, elle y parvient très simplement, dispensant ici ou là quelques références sans être jamais cuistre, en offrant cette réflexion au plus grand nombre, ce qui ne doit pas être aussi simple que le pensent ceux qui ricanent (genre moi au début de ma lecture)

L’écriture de Delphine de Vigan est très psychologique. Elle ne s’embarrasse pas de description. Même l’appartement de L qui la met mal à l’aise est à peine décrit. Delphine de Vigan est un écrivain qui analyse ce que le réel lui fait. L’auteure filtre en permanence sensations et émotions pour tenter de les décrypter.

Ce qui lui vaut d’écrire ces passages qui donnent à réfléchir sur ce qui fait le vraissemblable dans la littérature. Puisque le lecteur veut prendre la main, elle lui rappelle qui tient la plume, et n’hésite pas elle non plus à le tromper, instillant ici ou là des éléments de sa biographie et des réflexions que quiconque ayant vécu la même situation peut se faire. Faudrait pas se tromper, dans le roman, le chef c’est l’écrivain.

Métamorphose II (Beuys lapin), Markus Raetz, Collection particulière,

 Ainsi est-on conduit  à conclure qu’un écrivain aussi proche de nous ne peut pas nous tromper. « J’ai pensé au plaisir qu’il avait à voir grandir les enfants des autres, ceux qu’on a connus tout petits. Ceux qui sont sur les photos de classe ou de vacances, qu’on a consolés, nourris, bordés, grondés, parfois tenus dans es bras. (…) J’ai pensé que j’aimerais écrire sur ce lien d’une infinie tendresse qui me lie aux amis de mes enfants et aux enfants de mes amis. » ça c’est du vécu 100 % authentique.. alors le reste forcément…

Sous des dehors apaisés et très civilisés, l’écriture (et la lecture) est un combat pour Delphine de Vigan. Et le combat peut aller parfois jusqu’à la mort ou presque. Et l’ultime signe typographique d’un livre peut en dire bien plus qu’il ne semble.

 

Chronique de Christophe Bys 

WordPress Video Lightbox Plugin