Ada d’ Antoine Bello

Ada d’ Antoine Bello

L’IA : de la littérature à… la destruction de la littérature L’anticipation n’a plus besoin de nous emmener à l’autre bout de l’univers pour nous faire réfléchir à notre avenir. Il lui suffit désormais d’extrapoler un petit peu les dernières innovations, de pousser les tendances… pour mettre en scène les mêmes débats que ceux que l’on trouve dans les pages opinions de la presse techno. Récemment plusieurs romans entre littérature, polar et SF, ont filé cette mouvance. En 2016, on a vu notamment : Le Cercle de Dave Eggers, une espèce de Bridget Jones chez Google. Zéro de Mark Elsberg, un thriller poussif sur la manipulation à l’heure des réseaux sociaux. Les Affinités de Robert Charles Wilson qui s’intéressait à la physique sociale, cette promesse de réorganisation de la société par les réseaux sociaux. Ada, le huitième roman de l’écrivain entrepreneur franco-américain Antoine Bello s’inscrit dans cette continuité, partageant hélas avec plusieurs de ses confrères un goût prononcé pour la facilité, qu’on peut trouver certes efficace, mais qui manque tout de même de style et de profondeur.

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Ada Lovelace, la première programmatrice, inspiratrice incontournable de la référence du titre de Bello

J’avais gardé un bon souvenir du premier roman d’Antoine Bello, Eloge de la pièce manquante, un polar original qui se déroulait dans le monde fictif de la compétition du puzzle de vitesse. Force est de reconnaître qu’il faudra ici être courageux pour parvenir à dépasser les 70 premières pages où Bello, partant pourtant d’une bonne idée, nous engonce dans des justifications sans fin. Pourtant, une fois celles-ci enfin posées, l’histoire décolle un peu. Elle ressemble pourtant à un polar des plus classiques. L’inspecteur Logan est chargé de retrouver une intelligence artificielle révolutionnaire qui a disparu d’une salle forte. Cette IA, baptisée Ada, a été conçue pour écrire des romans à l’eau de rose. Logan tient le rôle du béotien permettant à l’auteur de nous fourbir d’interminables explications dignes d’un prof de collège sur l’histoire de l’IA, le baseball, la romance et le haïku… Les choses bougent enfin quand Ada, elle-même entre en scène. S’engage alors une réflexion et des échanges plus amusants, entre la machine qui aligne chiffres et données pour nourrir son raisonnement et les arguties des humains. « Cette faculté qu’avait Ada à effectuer des recherches tout en conversant était peut-être l’aspect de sa personnalité qui déstabilisait le plus Frank ». Les réflexions de cette Barbara Cartland électronique qui décrypte les ressorts de la romance, de la littérature, du marketing éditorial et du fonctionnement de l’IA sont bien plus amusantes que celles qui proviennent des humains, caricaturés à dessein.

Logan est aussi le nom du "limier" de L'âge de cristal.


« Oh (Ada) serine la propagande habituelle des adversaires de l’intelligence artificielle : les AI constituent une menace pour l’homme, car elles risquent de comprendre de travers les objectifs qu’on leur assigne. Ada cite à l’appui de cette théorie un exemple que je lui avais donné : un robot chargé d’accroître le PNB des États-Unis recommanderait d’envahir le Canada. On appelle ça l’instanciation perverse : l’ordinateur atteint son but par des moyens non prévus dont les conséquences peuvent se révéler catastrophiques. »

Certes, Antoine Bello connaît bien son sujet : que ce soit celui des startups comme celui de la technologie, rendant l’ensemble plutôt crédible. Si l’emballement final semble exagéré, c’est pour donner plus de sel aux retournements finaux. On n’est pas là dans de la grande littérature, plutôt dans un polar un peu fatigué que dans un thriller d’aujourd’hui. C’est plan-plan.   Et c’est en cela que le livre se met en abîme. Cette réflexion sur les tendances d’un sous-genre littéraire (la romance) résonne avec l’épreuve que Bello fait subir ici au polar,tout comme le récit sur la qualité de l’écriture de livres par une IA se met en abîme dans les limites stylistique de l’auteur lui-même. Comme dans Eloge de la pièce manquante, Bello reste décidément un joueur, qui aime à faire se renvoyer dos à dos le fond et la forme, même si c’est avec peu de moyens. Ici, c’est l’écriture elle-même qui est mise en abîme, comme ces IA qui commencent déjà à écrire des articles ou des scénarios interrogent ce qui faisait jusqu’alors le fondement même de la culture humaine, à savoir la littérature. En une dizaine de pages finales, il retourne plusieurs fois tout ce que l’on pensait du livre. Si vous allez jusque là, vous en garderez forcément un bon souvenir, qui rééclairera autrement les 350 pages précédentes. Nous ne sommes pas là face à un Pullitzer, certes, mais pour un livre sur l’écriture de livres par une IA, il y a assurément un algorithme de manipulation du lecteur chez Antoine Bello qui fonctionne toujours aussi bien. Chronique d’Hubert Guillaud

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