Les derniers jours de Mandelstam de Vénus Khoury-Ghata

Les derniers jours de Mandelstam de Vénus Khoury-Ghata

« Qui suis-je ? Non l’honnête maçon,
Ni le couvreur, ni le navigateur :
Moi, être au visage double, et l’âme hybride,
Je suis un ami de la nuit, initiateur du jour »

Ainsi Ossip Mandelstam récitait sa poésie, remâchait ses mots jusqu’à les polir sous la langue avant de les rendre incandescents dans la mémoire de sa femme Nadejda. Car traqué, exilé, espionné, le poète confiait à Nadejda le soin de cacher dans la mémoire des autres les vers qu’il ressassait. Car Ossip a un ennemi de taille, un Géorgien montagnard dont les doigts se sont refermés sur le stylo qui a signé l’arrêt de mort par déportation à la Kolyma du poète. Ossip Mandelstam vit dans la Russie de Staline :

« Le pays où nous vivons se dérobe sous nos pieds

Et nous ne causons plus que dans un chuchotis

Les langues vont leur train sur l’homme du Kremlin

Ses gros doigts comme des vers pleins de graisse… »

 

Ossip Mandelstam

Venus Khoury-Ghata cherche dans  » Les derniers jours de Mandelstam » a faire revivre le poète et ses amis dans une biographie romancée de ses derniers instants. Elle alterne les focalisations, tantôt prenant la parole pour dire son admiration, tantôt scandant les mots qui cognent dans la tête d’Ossip en train de mourir  » le bras levé « , mort de froid, entre deux exils vers la Kolyma. Elle multiplie les temporalités, revenant sur les jours de joie de celui qui n’a pas voulu sacrifier sa sécurité à son inspiration, sur les petites et les grandes trahisons avec empathie. Elle rappelle surtout la fidélité exemplaire qui permit à Ossip de vivre bien au-delà de sa mort de Nadejda qui pendant 20 ans traversa le pays dans tous les sens pour recueillir les poèmes et les derniers mots d’Ossip.

De gauche à droite : Gueorgui Tchoulkov, Maria Petrovikh, Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam, dans les années 30

Si le livre de Vénus Khoury-Ghata a une vertu, c’est sa brièveté. Il introduit, donne le goût d’aller chercher les mots, les vrais ceux d’Ossip dans ces poèmes et ceux de Nadejda dans sa biographie fabuleusement douloureuse et libre :  » Contre tout espoir ». Saluons d’ailleurs le travail bibliographique qui vous ouvrira des portes vers cet univers de merveille et de désespoir qu’est la poésie russe, d’inspiration cézanienne, là où la couleur du mot détermine la forme du vers.

 

Chronique d’ Abeline Majorel 

 

Les derniers jours de Mandelstam

Venus Khoury-Ghata

Mercure de France

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