Un homme dangereux d’Emilie Frèche.

Emilie Frèche écrit dans son lit. Elle nous le dévoile comme une révélation sur  » les coulisses de la création » dans son dernier livre « Un homme dangereux ». Nombre d’écrivains ont pratiqué comme elle, la création allongée, au rang des plus célèbres nous connaissons tous Proust et Colette. Mais Emilie Frèche, elle va jusqu’au bout de la démarche, elle nous y emmène. Dans son lit, dans sa vie, dans son ADN :  » c’était le problème lorsqu’on écrivait sur soi. Après, on ne pouvait plus jouer à rien. Les gens vous avaient lu, ils connaissaient votre ADN. » Et accessoirement, votre psychanalyste aurait-elle du rajouter.

« Le pays du mariage a ceci de bouffon que les filles ont envie d’y courir et que les femmes qui l’habitent rêvent d’exil. » a dit Madame de Sévigné. Emilie Frèche est mariée, depuis 15 ans à Adam, un chirurgien, plus vieux qu’elle, bien sous tout rapport et amoureux de sa femme. Seul hic, ils n’ont pas fait l’amour depuis 7 ans. Alors Emilie prend un amant-pansement, un gentil qui ne demandera rien d’autre que les deux heures entre chien et loup des amants. Elle aime son mari, juste parfois, elle se détend. Parce qu’elle a un travail harassant, outre le fait d’ECRIRE dans son lit, Emilie a un combat: la lutte contre l’antisémitisme.  Elle a quelques heures de gloire et ne se prive pas de nous le rappeler ( page 165 et suivantes ) :

Mais voilà en dix jours, tout va basculer. Elle rencontre Benoit Parent, critique littéraire acerbe et romancier sans génie, dit-elle.

« C’était un homme qui s’aimait si peu. Qui se méprisait tellement ! Peut-être parce qu’il avait une ambition démesurée, une culture écrasante, et qu’en dépit de ses distinctions et de ses succès, il savait bien qu’il n’était pas Dostoievski. Il avait du talent mais pas de génie, et tout sa méchanceté n’y changerait rien. ( … ) il avait fini par n’être plus que cela, un cynique, un aigri, un amer, quelqu’un qui passait son temps à détruire chez les autres ce qu’il avait ruiné en lui (…) Longtemps, Benoit fut considéré comme l’écrivain le plus doué de sa génération.(…) lui possédait ce que si peu d’êtres reçoivent à la naissance et qui ne s’apprend jamais – la grâce. Seulement, il l’avait gâchée comme le reste, parce qu’il était ainsi, quelqu’un qui gâchait tout… »

On l’aura compris dans ce récit d’elle-même, il y a une clé. On pourrait la résumer ainsi :

Benoit Parent, initiales BP pour Besson Patrick, mais le choix de PARENT n’est pas anodin, de manière lacanienne on peut y voir l’expression de son besoin de père, de famille.

Quel meilleur exemple que cette phrase décrivant une rencontre entre les deux auteurs :  » C’était comme si une voiture nous avait percutés de plein fouet et qu’elle l’avait tué sur-le-champ-, à la manière de cette moto qui, sur les Champs-Elysées, avait tué ma mère. « 

Et Benoit Parent, il est vraiment méchant. Non seulement méchant, mais il aime les écrivains de droite, il est anachronique, nostalgique, acerbe, il met tout à distance. Benoit Parent, c’est la figure qui se répand de plus en plus dans nos magazines féminins : un pervers narcissique. 

Elle en tombe raide dingue, elle lui cède en tout, elle devient indigne pour être digne de lui. Il est son « cancer« , celui de son couple. Il la rend hors d’elle, à tel point qu’en dinant, elle lui assène : « Je vais te tuer Benoit Parent. Je vais prendre cet Opinel et je vais te planter avec. »  Merveille de l’écriture où des Opinels apparaissent lors des diners de remise de prix prestigieux.

Mais voilà, il aime ses petits seins, elle se pâme quand il effleure ses lèvres, MAIS, MAIS, MAIS … mais rien, pas de sexe. Et le revirement est là :

 » – Ah oui, a-t-il dit. Et t’écris quoi ? 

- La vérité. Que tu ne baises pas. « 

 

La Vérité !  La vérité, c’est que comme le dit elle-même Emilie Frèche, elle « vomissait des suites de mots qui faisaient des phrases qui faisaient des paragraphes qui faisaient des pages qui faisaient des chapitres qui faisaient des parties, et cela dans une sorte d’ivresse comparable à celle que connait le coureur de fond au bout d’un certain nombre de kilomètres, lorsque son taux d’endorphines a atteint un seuil au-delà duquel il ne touche plus terre. »  Et que le vomi, cela n’a pas de style.

La vérité, c’est que faire appel à Annie Ernaux pour justifier son autofiction vengeresse, c’est n’avoir rien compris à Ernaux, à sa distance, à sa chair, à son accession au sublime.

La vérité, c’est que l’on s’ennuie, on s’emmêle dans ses justifications au fait d’avoir donné toute sa vérité à cette maxime de Madame de Sévigné encore  » La plupart des femmes ont toujours assez d’esprit pour se tirer d’une  situation difficile. Mieux vaudrait qu’elles aient eu celui de l’éviter. »

La vérité, c’est qu’à trop vouloir justifier son statut d’oie blanche, elle en vient à rendre sympathique celui qui la torture, parce qu’enfin peut-on reprocher au chat de jouer avec une souris ?

La vérité, c’est que la deuxième partie de son roman, si l’on peut dire, qui nous entraine dans le pourquoi de l’écriture, qui se veut être une boucle, sur son passé, sur sa famille, sur la création est d’un ennui infini, d’un sérieux qui n’est celui que des gens qui n’ont rien d’autres à dire qu’eux-mêmes.

La vérité, c’est que réduire la vérité d’un homme à sa pseudo virilité mise à mal, c’est aussi petit qu’un micro-pénis et que cela donne moins de plaisir.

La vérité finalement est la conclusion que l’on pourrait faire à ce dialogue entre les deux écrivains :

 » Ah oui a-t-il dit. Et t’écris sur quoi ? 

- La vérité. Que tu ne baises pas. 

(…)

-Ca tombe bien a-t-il repris, moi aussi

-Toi aussi quoi ?

- Moi aussi j’écris sur toi. » 

Que peut-être de cette endogamie névrotique d’écrivains en mal de sujet, le deuxième tome sera au moins plus drôle que le premier.