Julia Kristeva prend le temps, celui du roman, du présent, des genres et de soi

Julia Kristeva prend le temps, celui du roman, du présent, des genres et de soi

« Horloge, Dieu sinistre ,effrayant, impassible, dont les doigts nous menacent et nous disent « Souviens-toi » a écrit Baudelaire. Après Pulsions du temps en 2013, la prolifique psychanalyste et professeur, lauréate du prix Holberg, fictionnalise ce rapport au temps, aux univers disparates et à l’avenir, au multivers et à la singularité, en prenant comme point de référence, la célèbre horloge de Passemant.  
Son dernier roman « L’horloge enchantée  » fait se mêler les vibrations du cosmos et celle d’un couple autour de cette pendule, symbole des Lumières. Nous l’avons interviewé pour vous. 

 

 

Vous avez écrit un essai, Pulsions du temps et vous revenez maintenant avec L’Horloge enchantée. Est-ce que la fiction est pour vous un moyen de mieux permettre l’appréhension par le public de vos thèses ?

Dans la quarantaine de livres que j’ai écrits en français depuis 1969 (la plupart traduits en anglais), il n’y a pas de « thèses » à proprement parler : des questions plutôt, des « points d’interrogation » à l’endroit de certains problèmes immémoriaux qui s’imposent dans l’actualité. Parmi ces livres, L’Horloge enchantée est mon sixième roman : un genre protéiforme, mouvant, qui concilie le sens et le sensible. Qui me révèle de manière plus complexe qu’un essai, et qui prend le risque, aussi, de moduler la « structure ouverte » (par définition et dès l’origine) du genre « roman ». Pour inviter le lecteur à penser en roman.

 

  Votre oeuvre a toujours été marquée par une forte mobilité, des concepts, des frontières entre les matières , alors pourquoi cet intérêt pour un objet qui en soit semble immobile, une horloge ?  

Claude-Siméon Passemant (1702-1769) fut un ingénieur du Roi Louis XV, horloger et astronome, et la pendule astronomique qu’il a programmée pour donner le temps jusqu’en9999 n’a rien de statique. Elle invite à penser l’infini du temps, à la fois apocalyptique (le chiffre 9999 a des connotations apocalyptiques selon l’ésotérisme), et vitale, purifiante, fondatrice (dans la Kabbale). L’Horloge enchantée introduit le lecteur dans un désir de Versailles où tremblent déjà les Lumières.

 

Vous semblez avoir poussé encore un peu plus l’aspect multidimensionnel du roman, l’éclatement des identités, même celui du roman. Comment avez-vous travaillé cette écriture?  

J’écris la nuit, au crayon, par flashs, fragments oniriques et immergés dans le corps à peine éveillé. Après je les recompose, dans mes moments libres, en écoutant de la musique, en coupant, en réécrivant, un travail méticuleux de construction, de composition. Pour ce livre, j’ai été, je suis, dans le rythme d’un accélérateur de particules : faire sentir le temps qui bat, qui palpite.

 

  L’horloge enchantée comporte une part autobiographique forte. Vous avez voulu être astronome enfant, sur votre site le roman est illustré par des photos de votre fils David. Vous avez déjà été un personnage fictionnalisé dans les romans de votre mari Philippe Sollers. Comment concilie -t- on la Julia Kristeva réelle et celle de fiction ? 

La réalité sans fiction est insoutenable, la fiction scindée de la réalité serait un délire. Le roman est pour moi le laboratoire où l’ajustement entre les deux ne cesse de se chercher, en prenant de nouvelles formes, en se réinventant.

 

  Dans ce roman, j’ai été troublée par la différence de perception du temps entre une femme et un homme, pouvez-vous nous expliciter votre démarche sur le sujet ?   

Oui, la virilité se métamorphose avec plus de difficultés qu’ auparavant, et l’homme peine à faire face à la castration et à la mort. L’émancipation des femmes accentue notre bisexualité psychique et, si l’on arrive à traverser la dépression, une femme peut dire comme Nivi, l’héroïne du roman : « renaître n’a jamais été au-dessus de mes forces ». En revanche, Théo, son amant et brillant scientifique, est davantage tenté qu’elle par la fuite et la colère.

 

   Vous faites ressentir votre passion du texte, comme structurant et pourtant ouvert à toutes les transformations. Pouvez-vous nous parler de la lectrice que vous êtes ? Comment aimez-vous lire ? Quand ? Quels sont vos auteurs préférés ? Quel livre nous conseilleriez vous ?  

Je lis tout le temps. La Bible, les Evangiles (mais pas assez le Coran et la mystique arabe, l’ignorance de l’arabe me freine), les classiques toujours à disposition (de Shakespeare à Dante et à Dostoïevski, Proust, Kafka, Joyce), la poésie française (Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, les surréalistes, Claudel)…. La prose du 20e siècle m’est indispensable pour ressourcer mon « français, langue seconde » : Balzac, Proust, Colette, Georges Bataille… Certains modernes libres, atypiques : Philip Roth, Philippe Sollers. Mais jamais d’auto-fiction, trop semblable à ce que j’entends sur le divan.

 

 Que pensez-vous de la folle initiative de Jeff Bezos et de son horloge de 10 000 ans

Un jumeau gigantesque de mon 9999 Versaillais ! Ce serait intéressant de savoir si les inventeurs connaissent Passemant ? Peut-être le moment est venu de le leur révéler ? Mais quel abîme entre le Titan du Texas, ce Dallas de l’horlogerie, qui rêve de maîtriser la suite des générations sur la Terre et au-delà, et mon bijou versaillais qui invite à réinventer l’intériorité amoureuse ! Car Théo et Nivi s’approprient le temps de l’histoire de France et le hors-temps galactique, en effet, mais ce qui les intéresse c’est – à partir de ces paramètres repensés – de se parler autrement : de se parler pour de bon et pour de vrai, entre deux singularités amoureuses et irréductibles.

Vous avez écrit : « Un déni du langage s’installe ; y contribue l’hypercommunication numérique avec ses « éléments de langage » qui émiettent les esprits jusqu’au plus haut niveau politique. L’asymbolie règne, où s’engouffrent la déclinologie et son contraire : un communisme sensualiste promettant la joie pour tous. Cette vague soutenue par les médias menace la civilisation du livre et du verbe bien au-delà de la psychanalyse..»
Que pensez-vous des nouveaux médias comme structurant du discours dans l’espace public ?

Les grandes mutations culturelles ont su traduire les découvertes scientifiques en nouvelles expériences intérieures. Pour ne parler que de l’Europe : l’humanité antique gréco-romaine a cédé devant le for intérieur de l’Homme chrétien,  avec sa singularité entreprenante ; le ciel de Copernic a impulsé la liberté aventurière de l’Homme de la Rennaissance ; Newton et Leibniz sont dans les coulisses des infinies attractions du catholicisme baroque qui ouvre la voie aux Lumières. Aujourd’hui, verrouillé par l’austérité et le fanatisme, le discours politique est réduit à des « éléments de langage », impuissante gestion de la crise.

Le roman reste le genre privilégié où peut se cristalliser cette expérience intérieure qui cependant existe en nous, du moins chez ceux et celles qui ne cèdent pas à la soumission. Elle pointe, timide mais impérieuse, au croisement des audaces scientifiques (biologie, cosmologie…), des virtuelles, l’hyperconnexion, des familles recomposées, des frontières insoutenables, des angoisses indicibles et des espoirs muet.

 

  Un des concepts qui vous est cher qui est celui de singularité de Duns Scot a actuellement une autre acception pour toute une génération, celle que porte Ray Kuzweil et la Singularity University au sein de Google. ( http://singularityu.org  ) Qu’en pensez-vous ? Que penser de cette volonté de se libérer de la biologie par la méchanisaton des corps ?  

Je ne comprends pas le sens de la « singularité » selon Ray Kurzweil. Je suis restée à Duns Scot (1266-1308) : la vérité, selon ce moine philosophe et ses disciples, n’est pas dans les concepts abstraits ni dans la matière obscure, mais dans ceci : cet homme-ci, cette femme-là. Le démonstratif annonçant l’irréductible spécificité, à ne pas confondre avec la « différence » qui implique un écart de la norme : spécificité de la personne, de l’humain.

 

  Quelle pourrait être cette vie psychique que vous défendez tant à l’heure du Multivers comme possible ?

Ah, ça ne peut pas se résumer. Il faudra lire L’Horloge enchantée qui invite à revivre cette vie psychique complexe, accélérée, en empathie avec les espaces et les temps. Sinon prendre rendez-vous pour faire une psychanalyse…

 

Propos recueillis par Abeline Majorel 

 

 

L’horloge enchantée

Julia Kristeva

Fayard

 

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