Aurélien Bellanger, L’aménagement du territoire

Son premier roman « La théorie de l’information » avait fait frétiller la presse littéraire et même au-delà à sa sortie. Son deuxième  » L’aménagement du territoire  » n’a pas eu l’heur de faire produire autant de dithyrambes ou de débats … et pourtant ! Est-ce parce que l’on pourrait presque croire à un roman à clefs sur nos grands industriels français ? Où est-ce parce que l’ambition de la saga par son style houellebecquien a laissé la presse plus sceptique ? En tous les cas, en cet été, nous reproduisons ici une interview que nous avions faites à la rentrée dernière. Parce qu’avant de vous précipiter sur le Mathias Enard de septembre, il faut écumer le meilleur de l’année passée, et dans ce lot, il y a Aurélien Bellanger. 

 

Première question, vous êtes né à Laval, en Mayenne, dont vous écrivez qu  » à l’exception d’un camembert appelé vieux Mayennais _ mais le camembert est une invention normande et non mayennaise _ il était difficile d’exhiber une quelconque spécialité régionale. » Vous sentez-vous pleinement Mayennais ? Quelle serait votre spécificité régionale dans le paysage des écrivains français ? 

 

Il n‘y a pas de racine, mais des configurations mentales. Une partie des miennes tiennent à des souvenirs d’enfance formés dans ce département. Clairement identifié comme peu connu, mais donné souvent comme l’expression la plus aboutie d’un département rural, il est à la fois une abstraction, comme tous les départements, avec son numéro, sa préfecture et ses sites touristiques recommandés, et quelque chose de très concret, avec sa terre, son bocage, sa pluviométrie et ses toits en ardoises. Je me suis amusé à passer de l’un à l’autre, avec l’intérêt que l’on porte aux choses qu’on connait bien.

 

Vous avez déclaré  » Ma démarche, c’est d’aller du point A au point B de fabriquer un pont avec le plus d’économie de moyens ». Pour votre deuxième roman, « L’aménagement du territoire » quels ont été votre point A et votre point B ? 

 

Je voulais écrire un roman préhistorique, en tout cas un roman dont l’argument serait préhistorique, car je ne voulais pas que mes personnages ne parlent que par grognements. Je voulais en même temps écrire le pendant de mon roman précédent, La théorie de l’information, qui fantasmait beaucoup la fin de l’histoire et son accélération : nous serions ici projetés, lentement, par révélations successives, à l’endroit où la courbe s’infléchit. L’aménagement du territoire devait être en tout cas autant logarithmique que La théorie de l’information était exponentielle. Voilà pour le point A. Le point B, c’et la fin du livre.

 

Dans « La théorie de l’information » vous vous attaquiez à l’histoire des nouvelles technologies, aujourd’hui vous vous colletez si je puis dire, à « L’aménagement du territoire « . Pensez-vous que le roman contemporain doit se développer autour de super-structures, comme celles que sont les autoroutes de l’information ou des transports ? 

 

Il existe une émission nommée Superstructure, que j’aime assez, mais qui s’avère au fond plutôt décevante : l’histoire des ponts, des métros, ou des écluses est passionnante, mais il manque quelque chose. Je pense que c’est parce que, contrairement à ce que dit la voix off, une quarantaine de fois par épisodes, il n’y a pas d’exploits techniques. Je veux dire que Gustave Eiffel n’a pas trouvé ça tellement miraculeux que les quatre piliers de sa tour se rejoignent après le deuxième étage : c’était prévu pour. La construction de la tour Eiffel n’est pas du tout romanesque en cela. Mais elle l’est si on la considère comme le monstrueux échafaudage qui nous permet d’accéder à l’esprit de Gustave Eiffel, ou du tailleur fou qui se tua en parachute, ou de n’importe lequel de ses visiteurs, ou encore de Paris tout entier, si tant est que Paris ait un esprit.

 

Vos romans suivent des destins d’entrepreneurs, qui a minima se veulent un destin national. Peut on dire que vous êtes un romancier de l’hybris ? 

Est ce que cela ne rejoint pas votre sujet de thèse  » La métaphysique des mondes possibles  » ? 

 

Complètement. Pour avoir très modestement testé la chose, en pratiquant des sports d’endurance ou en jouant au poker, l’ennemi est presque exclusivement intérieur. On sait qu’il ne faudrait pas s’engager sur cette 4 voies, pas faire tapis avec une paire de deux, mais notre jugement est troublé, par la fatigue, le goût du risque, la croyance erronée en l’existence du destin. L’homme a un jugement troublé. C’est quelque chose qui a peu à voir avec  la folie, et qui est une forme d’hybris, si l’on veut. On se pense toujours comme une espèce évoluée et rationnelle faite d’agent obéissant au calcul du meilleur rapport coût-bénéfice, mais la vie biologique, comme l’a laissé entendre Darwin et comme aiment à le montrer Lovecraft et Houellebecq, pourrait être une monstrueuse erreur, une impasse. Et j’ai c’est vrai tendance à laisser des entrepreneurs fournir la charge de la preuve. C’est assez pervers, économiquement parlant.

 

 » C’est la beauté d’un pont de la SNCF contre la beauté du Taj Mahal. Moi je n’écris pas le Taj mahal, j’écris un pont de la SNCF » avez vous déclaré pour décrire votre style. Avez-vous avec ce roman réussi la quadrature du cercle entre votre style et le sujet ?

 

Oui peut-être. Ou plutôt non, c’est impossible. Je suis un peu dans la position d’un partisan déclaré de l’architecture internationale qui découvrirait soudain des motifs décoratifs dans les grains de pierres qui constituent le ciment, ou qui, comme Le Corbusier, admettrait que le béton décoffré peut légitiment conserver les cernes de bois du coffrage. On ne peut pas aller trop loin dans l’utilitaire, la beauté se venge toujours.

 

 

 » Le style on ne peut pas le comprendre en dehors de la question de son efficacité. » Pouvez-vous nous expliquer comment et en quoi vous avez souhaité être efficace ? 

 

J’espère que mon livre est plaisant à lire, équilibré, et que le lecteur modulera sa vitesse de lecture en harmonie avec ses différentes phases, parfois obsessionnelle, d’autres fois plus légères, qu’il sera surpris et qu’il traversera des expériences esthétiques variées. La littérature souffre, il faut bien l’avouer, d’un défaut de conception majeur, que le style peut aggraver, ou bien atténuer : il s’agit, toujours un peu, parfois beaucoup, pour l’auteur, d’une expérience spirituelle, et cela doit être en même temps un protocole de communication. Si l’on ne croit pas au Verbe ou au Saint-Esprit, je ne crois pas qu’il soit possible de pallier complètement à ce défaut. Le suspens, peut-être, le permet dans une certaine mesure. J’en ai mis un peu.

 

Vous semblez avoir un rapport pour le moins interrogatif envers l’industrie. Quel est votre rapport à l’art industriel ? Pourrait on vous définir comme un auteur post-industriel ? 

 

Je viens de découvrir qu’à l’exception de Chinon, dont les tours de refroidissement ont été volontairement sous-dimensionnées pour ne pas nuire à la dynamique touristique de la vallée de la Loire, les centrales nucléaires ont été conçues pour être vue de loin, et admirées par tous. Cela me semble une démarche honnête. D’ailleurs à cause de ses cheminées tronquées la centrale de Chinon a un rendement plus faible que les autres. Ces choses m’intéressent, c’est vrai. J’aime l’industrie quand elle est honnête. J’aime les logos, Apple et la publicité, comme tout le monde, comme objet de standing civilisationnel. Mais sans beaucoup plus de sectarisme. J’achète parfois bio, j’essaie de m’habituer aux choses singulières, et je ne vois pas ce qui pourrait me faire revenir à des tomates calibrées.

 

 

Pour ce roman, vous avez du beaucoup vous documenter comme pour le précédent, et l’on pourra encore définir votre  écriture comme  Wikipédiesque.  Comment comptez vous être reconnu » comme un logiciel c’est à dire un metteur en scène de contenus « . ? 

 

Je suis obsédé par le sport cette année. J’aimerais que la différence de nature entre le sport et les arts s’estompe — pas au sens de Blondin, mais plus profondément, qu’on valorise le sens du geste parfait, de l’accomplissement de soi et de la gestion de carrière.

Vous avez déclaré avoir voulu écrire un roman néo-hussard pour le précédent, est-ce toujours le cas ? Comme Houellebecq vous n’avez pas de problème à vous placer en écrivain réactionnaire donc ? Comment définiriez vous ce néo-hussardisme ? 

 

(on peut peut-être supprimer la question, dans la mesure ou j’avais dis que je croyais être destiné a ça, avant d’entreprendre la TdI, qui m’a guéri de cette prétention – hussard ne voulant d’ailleurs pas dire pour moi réactionnaire, mais plutôt dandysme du style)

 

L’un de vos personnages Clément, archéologue  » voulait écrire le roman complet de l’histoire des hommes. » Ambitieux jeune homme ! Le rejoignez vous dans cette volonté ? comment vous y prendriez vous ? 

 

Je développerai une conception algorithmique de la littérature où les roman particuliers ne seraient que des fragments d’un roman plus total, dont il porterait la promesse, promesse qui devrait être exhaussé par le cerveau de ses lecteurs successifs, puis par celui des intelligences artificielle qui leurs succéderaient, puis par l’esprit divin de la singularité technologique terminale. Ce serait une sorte de virus qui fonctionnerait largement seul, et qui saurait éviter, mais je ne sais pas trop comment, le piège borgesien et déprimant de la bibliothèque combinatoire absolue.

 

Pourquoi vouloir séparer la Bretagne de la France ? D’où vous est venu l’inspiration ? 

 

La Mayenne était en avant poste, je n’ai eu qu’à déziper la fermeture éclair du double réseau de citadelle de la Marche de Bretagne, qui est le nom véritable de cette région oubliée. Et puis géologiquement parlant, la Bretagne est une île granitique mal rattachée à un océan mort, le bassin parisien.

 

Vous mettez en place un plan démiurgique sur plusieurs générations, un complot. Quels sont vos modèles dans ce genre du thriller historique  où les loges, les organismes secrets sont souvent les rois ? 

 

La bande dessinée belge, le club des cinq, Arsène Lupin. L’effarant succès du Da Vinci code ? La politique de franchise mise en place par Tom Clancy ? Peut-être.

 

 

En créant ces personnages qui sont les puissants, ceux qui décident, et en les soumettant à un ordre destiné de l’Histoire, voulez vous dire que leur destin est soumis aux pressions de cette dernière ? Y voyez vous une forme de pré destination, ou une endogamie? 

 

Mon roman ne décide pas entre deux conception de l’histoire opposés qui seraient celle entre histoire marxiste et événementielle. Ou plutôt il met en scène une opposition plus spectaculaire encore, entre l’histoire et l’archéologie, opposition jadis temporelle, et désormais beaucoup plus frontale. La question de la liberté évidemment demeure, et la celle de la prédestination, thème tentant, mais auquel aucun romancier ne devrait avoir le droit de toucher : c’est la drogue dure des arts du récit.

 

 

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène deux protagonistes en miroir, la famille Taulpin méritocrate et ayant la puissance de l’argent, de l’industrie et les Ardoigne, nobles et héritiers d’un château millénaires et de son histoire, et au travers d’eux la puissance de l’argent face à celle de l’Etat , deux structures d’ordonnancement du monde si l’on peut dire ? Et pourquoi en faire une saga familiale ? 

 

J’aime beaucoup le moment où le marquis compare les cailloux de rivière égayés dans la cours de son château au ballast épandu par la famille Taulpin. Tout est là. Les cailloux ont des propriétés mécaniques catastrophiques, pas le ballast. Ils dévalent les pentes à chaque orage, et l’histoire doit être recommencée. Le ballast est beaucoup plus progressiste. Quand aux familles, elles aussi possèdent une nature granulaire, elles aussi glissent à travers le temps, jusqu’à ce que les cousins s’entretuent ou jusqu’à ce que, encore plus rarement, ils se marient.

A la lecture de vos romans et de quelques autres, je pense qu’il existe aujourd’hui un courant de la littérature française et internationale qui devient majeur et qui est effectivement l’héritier de Balzac, que l’on pourrait définir comme l’alter fiction, c’est à dire l’appropriation par les écrivains de personnages ou structures existantes, reconnaissables et reconnues de tous, célèbres donc , pour interroger au travers de leur biographie romancée le rapport que l’écrivain et le lecteur au travers de ce dernier, entretient avec ces formes d’exemplarité dans son intime. Qu’en pensez-vous ? 

 

SI l’on veut. On peut aussi appeler ça la fiction.